10 groupes musicaux malgaches

MUSIQUE

La chanson malgache en 10 titres

À l’image des richesses naturelles de Mada, la chanson malgache est riche de tendances et d’influences, tout en ayant ce je ne sais quoi d’endémique, qui encapsule l’esprit du Vahoka malagasy dans de subtiles appoggiatures. C’est pourquoi il faudrait plus d’un topo pour passer en revue ne serait-ce que les musiciens malgaches les plus connus.


Tenons-nous en, pour cette fois, à une liste de lecture subjective qui se limite, pour chaque groupe ou chanteur, aux données élémentaires.


Cette playlist d’initiation est organisée dans l’ordre chronologique d’édition des chansons (et non de leur création). Vous pouvez l’écouter sur notre chaîne Youtube.

1) Ravorondreo de Mahaleo

Voilà bientôt 50 ans que la citoyenneté malgache se chante et se cherche dans le répertoire des Beatles malgaches, pour reprendre l’expression du quotidien le Monde.

À partir de 2002, chaque décennie révolue du groupe aura été célébrée par des concerts hors du temps, rassemblant les générations, les classes sociales et les ethnies. Le public, à Madagascar comme à l’extérieur, semble ne jamais devoir se lasser de ces hymnes et refrains dont l’esprit frondeur a éclos au cours des grèves générales de 1972 à Antsirabe.


La créativité de 4 auteurs-compositeurs intellectuels et engagés, d’un arrangeur et d’un batteur aguerris a réussi la fusion des protest songs de Bob Dylan et du hira gasy des Hautes Terres. La plus belle voix masculine de Madagascar vient sertir les mélodies pop ethniques d’une inimitable aura nostalgique, sublimant la désillusion comme l’espérance.


La disparition de Nono, Fafa, Dadah et Charle laisse le public inconsolé. Bekoto a annoncé la dissolution du groupe, sans déclarer éteints la créativité et l’amour du public chez les survivants. Quoi qu’il en soit, il nous restera la beauté des chansons, cette éternelle revanche contre les incompréhensibles coups du sort.


Ravorondreo, ma préférée d’entre toutes, chante, sur un rythme entraînant comme un tsapiky funéraire, la revanche douce-amère d’un amant dédaigneux sur son inconstante dulcinée.


2) Tovovavy Jefijefy de Rakoto Frah

Né en 1923 à Isotry, ce flûtiste décédé à l’âge de 78 ans à Antananarivo était un monument de virtuosité et d’humilité.


Ambassadeur de la culture malgache dans les années 50, musicien institutionnel durant les années Ratisraka, il fut ramené devant son public fervent en 1994 par Erick Manana et son groupe Feo gasy. La renommée de Rakoto Frah se démontre par le fait qu’il ait été choisi pour jouer lors du passage de Charles de Gaulles à Madagascar, et par ses tournées et collaborations internationales, sans parler des célèbres billets de 200 ariary à son effigie.


Mais cette renommée s’explique avant tout par sa maîtrise indescriptible de la sodina, cet instrument emblématique de la musique traditionnelle malgache. Fils et neveu de musiciens de la cour royale, il fabriquait ses flûtes lui-même et s’est très tôt illustré lors des fêtes, cérémonies et rituels, ainsi que par les 700 compositions dont il a enrichi le patrimoine musical de son pays.


Qu’avait-il de plus que les instrumentistes animateurs des Vakondrazana ? Sans doute un génie comparable à celui de Coltrane ou de Coleman, mélange de science et d’inspiration extraterrestre, emmenant régulièrement ses auditeurs au sommet de ce que Jack Kerouac appelait le it.


Modeste malgré les honneurs, il laisse à la postérité 10 albums et 2 documentaires. Le morceau Tovovavy Jefijefy, enlevé, enjôleur et savant, porte son titre à merveille (jeune fille coquette) comme un diadème de rosée et d’éclairs, dia tena tsara petrapetraka.


Couverture de Flute Master of Madagascar
Flute Master Of Madagascar de Rakoto Frah

Pour aller plus loin :

D’Gary sur RFI Musique


3)M’piarakandro de D’Gary et Jihé

D’Gary, de son vrai nom Ernest Randrianasolo, est vu par Midi Madagasikara comme le meilleur guitariste de Madagascar, et est sans doute l’un des meilleurs au monde.


De fait, il joue pour les 90 ans de Nelson Mandela à Londres, à Hyde Park, en 2008, devant 50 000 personnes, aux côtés de Amy Winehouse, Papa Wemba ou Johnny Clegg, sous la houlette de Will Smith.


Comment une telle carrière se construit-elle ? Né en 1961, enfant du sud de Madagascar, d’origine Bara, il fabrique sa première guitare à 13 ans et s’imprègne du rythme endiablé du tsapiky, style récent né à Toliara (ex-Tuléar), en s’efforçant de reproduire les effets du valiha.


En 1978, la musique rituelle jouée à la dernière fête des funérailles de son père allume sa vocation. Au cours de ce Havoria, (nom qui désigne toute réunion marquante de la vie collective et familiale chez les Mahafaly et Antandroy du sud), il opte pour l’open tuning, dérèglant sa guitare, créant différents accordages qui donneront tous l’impression d’entendre plusieurs guitaristes en même temps.


A 18 ans, il devient le guitariste du groupe de chanteuses-danseuses malgache Feon’ala, puis écume les bal-poussières (Tsom-demboke). Pris en main par les découvreurs de Rakoto Frah, David Hindley et Henry Kaiser, il se lance dans une carrière internationale, essentiellement anglosaxonne. Il forme en parallèle le trio malgache Toko telo avec ses compatriotes du sud, la chanteuse Monika Njava et le regretté Gizavo.


Mpiarakandro, un grand classique de D’Gary, raconte une fin de journée de gardiens de zébus. Comme la plupart des chansons du monster guitarist, elle raconte le quotidien de Betroka, son village natal. Ce qui constitue l’une des façons, pour lui, de dénoncer l’état d’abandon que les gouvernements malgaches successifs ont laissé s’aggraver dans le sud de Madagascar.


4) Malemilemy de Jaojoby

Le salegy greffe le rythme ternaire en 6/8 et les mélodies ensorcelantes des musiques traditionnelles malgaches aux instruments de la pop internationale. C’est une musique qui se danse à deux ou à plusieurs, les deux mains sur les hanches d’autrui : chaud ! En cela, le Salegy s’apparente, entre autres, au soukouss, au zouk ou au sega. C’est la musique du soleil, du sourire et du rhum.

Jaojoby est le roi du Salegy.

Le tube Samy Mandeha Samy Mitady, produit par Pierre-Henri Donat pour l’album Les Maîtres du Salegy (1987) lui a valu ce titre dans la presse malgache. Il le récuse, mais admet avoir contribué, comme beaucoup d’autres, à mitonner depuis 1975 ce style radieux et festif dans les bars d’Antsiranana (ex-Diego-Suarez.)

Eusèbe Jaojoby définit un style considéré aujourd’hui comme emblématique de Madagascar par quelques images heureuses : « Le chant est celui des gardiens de bœufs qui courent devant leurs troupeaux ; la guitare imite le jeu des grands maîtres de valiha ; les claviers ont le feeling de l’accordéon traditionnel, et la basse est calquée sur le son de cinq gros tambours. Quant à la batterie, elle reproduit l’ambiance d’une foule malgache un jour de fête, battements de mains, maracas, pieds qui frappent le sol. » 

Né en 1955 près de Sambava, au nord-est de l’île, Jaojoby fait danser la planète depuis son premier album (Jaojoby : Salegy !, 1992) tout en faisant carrière à la radio nationale, puis au ministère des transports en tant qu’attaché de presse, après des études de journalisme et de sociologie. La transmission héréditaire de son art se fait sur scène, où ses enfants l’accompagnent à tous les postes, jusqu’à la création de Jaojoby junior, formation réunissant ces derniers, puis à l’émancipation de la talentueuse Roseliane.

De nature profondément optimiste et généreuse, Jaojoby met à profit sa renommée pour défendre les causes qui lui tiennent à cœur, à commencer par la dénonciation de la déforestation.


La chanson Malemilemy, extrait mafana à souhait de son troisième album E Tiako (1997) a occupé les ondes malgaches sans discontinuer durant un an.


5) Nofy de Lalatiana

On ne clique pas impunément sur un vidéo-clip de Lalatiana Rajaofara. Pour peu qu’on n’ait rien prévu d’urgent, et qu’on soit mordu·e de jazz, de Ba Gasy, et de la sentimentalité merina capturée par Bessa, l’après-midi disparaît sans avis dans l’enfer des playlists de Youtube.


Chanteuse rare et puissante, Lalatiana est louée pour sa voix d’or, cette feo manga qui atténue l’absence obstinée d’Ella Fitzgerald dans nos vies, de Billie Holiday et de tant d’autres reines. Les médias malgaches qui, depuis trente-cinq ans, voient en elle une grande dame du jazz malgache ne sauraient mieux nous inviter à boire sa discographie composée de 5 albums – disponibles sur Youtube pour la plupart.


Prix découverte RFI 1986 (avant Régis Gizavo, Erick Manana, Senge, Rajery et Mikea), elle a connu un milieu de carrière en pointillés en raison de sa participation à la vie politique malgache sous Ratsiraka, et de l’exil qui a suivi le changement de régime en 2002.


Elle n’a cessé, depuis, de se faire désirer, privilégiant les cabarets du pays et d’ailleurs. Durant ces concerts intimistes, en jazzwoman accomplie, Lalatiana est particulièrement appréciée pour ses reprises élégantissimes tout en chaleur et frissons du répertoire populaire malagasy.


En 2017, les dix chansons de Double Sento en collaboration avec l’excellent guitariste Rija Randrianivosoa marquent ses retrouvailles avec le grand public. Dans cet album sophistiqué et généreux, tous deux s’éloignent du jazz, ou en tirent les ingrédients les plus discrets, pour revisiter avec brio les chansons fahiny du Hira gasy.


La chanson Nofy est un saphir lové dans un recoin du premier album de Lalatiana. C’est un morceau saturé de notes bleues, ivre de regrets. Albert Rajaofara, son père, a signé là un hommage perceptible au poète Jean-Joseph Rabearivelo.


6) Malaso de Régis Gizavo

Vous l’aurez compris, cette playlist est peuplée de géants (sans être exhaustive). Régis Gizavo mérite plus particulièrement d’être ainsi qualifié, en raison de l’immensité de son talent et de la force qui émanait de sa personne. Un mot pourrait résumer son existence : l’amitié. Depuis la réception du prix découverte RFI en 1990, il fut boulimique d’échanges, de découvertes et de métissages.


Identifié par les meilleurs accordéonistes planétaires comme l’un des leurs, il les a modestement pris au mot et veillé à laisser son empreinte sur la musique mondiale, en enregistrant 4 albums en solo, avant que l’univers ne nous l’enlève.


En 1996, après avoir été invité sur un album de D’Gary, il enregistre donc Mikea chez Indigo/label bleu. Le monde a soudain la confirmation de son génie, entre la vitesse de son jeu et les sortilèges du Renitra, rythme typique des Masikoro forestiers dont sont issus les Mikea, mais aussi l’incorporation d’autres styles malgaches (Salegy, Beko, Jihé, Afro-blues…).


Sur 11 morceaux littéralement thérapeutiques, le rythme libérateur imprégné de Tsapiky nous renvoie aux fêtes et rituels de possession que son père, accordéoniste, animait avant qu’il ne s’y mette aussi, après s’être fait la main dès l’âge de six ans sur le gorodao (ou accordéon diatonique). Mikea défend ce peuple minoritaire du sud-ouest de Madagascar, méconnu, déshérité, ignoré des gouvernements et, plus généralement, de leurs compatriotes.


En d’autres termes, en un album, Régis Gizavo redonne tout son lustre à l’accordéon, met les projecteurs sur un pan méconnu de Madagascar, et sensibilise les Malgaches eux-mêmes au sort d’une ethnie aussi riche artistiquement que les autres, mais particulièrement menacée.


Ses autres albums Samy Olombelo, Stories et Ilakake l’entraîneront dans les tournées mondiales que son talent méritait, sans pour autant qu’il mette fin aux collaborations prestigieuses, parmi lesquelles on peut citer I Muvrini, Cesaria Evora, Richard Galliano, Manu Solo, Boubacar Traoré, Laurent de Wilde, Bernard Lavilliers, Jacques Higelin, Youssou N’Dour, Karpatt, Christophe Maé, etc.


En ce qui concerne les connexions malgaches, mentionnons pour ceux qui auraient vécu ces 10 dernières années ao anatin’y ala maizina amazonienne d’igapo, le chaleureux collectif Madagascar All Stars qui a donné lieu à un CD en 2009, puis au documentaire musical en 2016, Songs for Madagascar.


Notons surtout le groupe malgache déjà cité, Toko Telo, unissant les trois grandes pointures de la world malagasy que sont Monika Njava et D’Gary.


En 2017, la disparition prématurée de Régis Gizavo a occasionné des hommages comme aucun artiste malgache n’en avait reçu avant lui. Au plus près des réalités du quotidien des Mikea, la chanson Malaso évoque la détresse infligée aux paysans par les gangs ultra violents du sud, ces voleurs de zébus qu’on appelle aussi Dahalo.

7) Longo raty de Mikea

Le trio Mikea, mené par Théo Rakotovao, doit son nom à l’ethnie forestière de chasseurs-cueilleurs déjà mise en avant par Régis Gizavo. Mais si Régis a grandi à Mahavatse, banlieue de Toliara, Théo Rakotovao a passé son enfance à Antanimieva, un village isolé sans eau ni électricité, où il gardait un troupeau de plus de 100 zébus. Le Beko qu’il chantait alors en s’accompagnant au kabossy pour passer le temps, il l’assimile aujourd’hui au cri poussé par les Mikea pour s’interpeler dans la forêt. Il s’agit aussi et surtout d’un genre chanté par les villageois a capella, au cours des rites de possession et des cérémonies funéraires ou de circoncision.


Enjoint par son père à faire des études, Theo Rakotovao ratera son Baccalauréat à Toliara et le réussira à Antsiranana avant de s’inscrire en gestion à l’université d’Antananarivo. Entre-temps, il aura appris la guitare, la flûte et l’accordéon (auprès des prêtres salésiens), et pris confiance en sa technique vocale (à l’église).


En 2003, après avoir échoué à percer dans la variété malgache, Theo créé le groupe qui emportera le prix découverte RFI 2008 avec son deuxième album Taholy. Où le monde découvre un blues hallucinogène, ancré de façon tout aussi hallucinante dans les origines masikoro de l’ancien blédard de Morombe.


L’accueil fait à cet appel au secours déchirant qu’est le Beko’n’blues de Mikea est à la hauteur de l’émotion qui étreint l’auditeur, où qu’il se trouve. À 34 ans, Theo Rakotovao emmène son groupe faire le tour de l’Afrique. Après une escale au New Morning de Paris, le trio se produit à Montréal, puis au festival Jazz sous les Pommiers de Coutances.

L’album Hazolava (2012) ajoute au Beko’n’blues des accents jazz, folk et afro-pop glanés au fil des voyages et des échanges au sein du trio. S’y trouve aussi une reprise en malgache de Hey Joe.

Longo raty, 7ème piste de l’album Taholy, émet la plus sobre, la plus maîtrisée et la plus poignante des lamentations trempée, comme toujours, dans la structure harmonique incantatoire du blues des populations ségréguées.


8) Marary fa tsara de Erick Manana

Retour sur les Hautes Terres avec Erick Manana, un auteur-compositeur-interprète malgache immensément populaire à Madagascar. L’artisan diamantaire de la folk gasy, né en 1959, pose depuis plus de 40 ans sa tessiture vocale étendue et son jeu de guitare appris à « l’école de musique des rues de Tana » sur des textes à fleur de peau, d’une richesse lexicale et stylistique digne de son idole Razilinah.


Sa défense et illustration du Ba Gasy (ces mélodies et harmonies vocales des hauts plateaux accompagnées au valiha, au tambour et à la flûte) passe par une ouverture opiniâtre au style des autres régions de Madagascar, dont le Basesa. les polyphonies paysannes du Betsileo, le Jijy des Sakalava, le Beko, le Salegy, voire la Maloya de la Réunion. S’y ajoutent les emprunts à la chanson française et au swing manouche.


L’ouverture se fait aussi inclusion, depuis qu’Erick Manana forme un duo à la ville comme sur scène avec l’ethnomusicologue, violoniste et chanteuse allemande Jenny Fuhr dont le travail d’acculturation force l’admiration.


L’artiste aussi studieux qu’instinctif, jouant à l’oreille, ne cesse d’étendre son univers, sans pour autant trahir le «maha malagasy azy. » Trahison sans doute impensable pour qui a appris le Ba gasy à 4 ans avant d’accompagner les spectacles traditionnels jusqu’à éblouir depuis 2018 les spectateurs de Tana, Cologne et Paris avec les cordes hyper-sensiblement Hira Gasy du quartet de musique classique Lokanga Köln, mené par Jenny Fuhr.

L’ancien membre de Lolo sy ny Tariny, puis guitariste de Graeme Allright en France dans les années 80 n’a sans doute pas fini de réinventer la chanson malgache et de marquer, au-delà de sa discographie, les décennies par des jalons décisifs.


1994 : Prix découverte RFI.

1995 : Feo gasy, un collectif réunissant Rakoto Frah, Justin Valli et Regis Gizavo.

1997 : prix de l’Académie Charles Cros pour l’album Vakoka sorti en 1996

2009 : Olympia et Madagascar All Stars.

2013 : Album Erick Manana et Jenny Fuhr.

2018 : Album Takalo, avec le quatuor à cordes allemand Lokanga Köln Quartet


9) Very Aomby de Damily

Entrons dans le vif : le Tsapiky, mais c’est quoi ? C’est le tromba (rite de possession) à 12 volts. Et c’est Damily.


Prenez les chants villageois de la région de Toliara ainsi que la bande son traditionnelle des bals et des fêtes. Prenez aussi la musique rituelle jouée dans les cérémonies telles que les famahadiana et les funérailles. Prenez surtout les cérémonies de guérison par la possession et la transe (le tromba). Imaginez l’état second provoqué durant des heures et des heures par le mélange des voix puissantes aux accents dialectaux, du kabosy et des aponga.


Et soudain remplacez ces instruments traditionnels par la guitare et la basse électriques saturées des années 70. Ajoutez-y l’influence des rythmes endiablés africains et des riffs entêtants chopés sur les ondes radio du Mozambique et du Zaïre. Culture Gasy vous défie de rester immobile.


Né en 1968, Damily donne son premier concert en 1985 dans une cérémonie. En écumant les bals poussière et les havoria, son premier groupe Mirioro, puis son groupe éponyme parachèvent le processus irrésistible qui impose le Tsapiky comme musique traditionnelle dans tout le sud de Madagascar. En 2003, Damily s’installe en France et, à l’instar du peintre Clark Andriambelo, enregistre en terre étrangère. Musicien guérisseur par l’extrême finesse de son jeu, il profite des vertus psychotoniques de son art pour exprimer les revendications sociétales du petit peuple resté au pays.


Douze albums plus tard, il s’affirme comme gardien du temple, refusant de diluer sa musique dans le rock, le jazz ou la pop USA. Les autres facteurs d’authenticité, en plus de ses voyages au pays et de l’accueil qui lui est fait dans les villages, sont les thématiques ancrées dans les préoccupations de la population malgache, et le choix des instruments des années 80, à commencer par les amplis vintage Bouyer.


En interview, Damily déplore la mort annoncée du Tsapiky pur, essentiellement par manque de curiosité des producteurs malgaches. Dieu merci, d’autres styles de musique en sont passés par là, le be-bop notamment, sans pour autant mourir.


Very Aomby , extrait de l’album éponyme (2015) parle une fois de plus du fléau que constitue les vols de zébu, dans un style qui tend clairement à mettre l’auditeur en transe. On y perçoit les deux premières parties du Tsapiky hardcore (qui en comprend trois) : Le Kitariky, dominé par la mélodie et le chant, suivi du Kilatsake, l’accélération rythmique, la partie qui délivre… ou rend dingo. Les habitants de Toliara, devant lesquels Damily a tenu à jouer quelques jours à peine après la sortie de l’album s’y sont laissé prendre.


10) Efa Niova de Denise

Née en 1989, l’enfant de Toamasina (ex-Tamatave) et des réseaux sociaux tire une belle épingle du jeu ouvert arbitré par les plateformes de streaming gratuit.

 

Au point que la question de son appartenance ethnique passe à l’arrière-plan dans ses opérations de communication, alors que cette question avait fait office d’étiquette, voire d’étendard pour ses aîné·e·s. Non seulement les épithètes raciales inventées, dit-on aujourd’hui, par le colon. sont balayées par la formidable liberté d’esprit que lui donnent ses millions de vue sur Youtube, mais, en plus, ses chansons en langue betsimisaraka sont reprises à tue-tête par des Malgaches de tous dialectes, en concert ou en vidéo, sous forme de cover. L’unité linguistique, condition première d’une unité de préoccupations, au plan

national, n’est pas loin.

 

Denise est une bête de scène perfectionniste que rien ne semble arrêter dans sa quête de grandeur et d’authenticité. La pratique du gospel durant des années lui a donné une maîtrise vocale et un sens musical hors du commun.

 

Résultat : une victoire à l’émission panafricaine Island Africa Talent en 2014. Vivendi mise sur l’Afrique et lui permet d’enregistrer Alofo sous le nom worldish de Deenyz, un opus electro-afro-pop dont le clip est tourné à Lagos.

 

8 morceaux sont créés (Tsy top model), mais l’album ne sortira pas. Sans épilogue, Denise retourne à Toamasina et reprend son prénom, déterminée à chanter le maha izy azy, ce qui fait sa personnalité entière et profonde.

 

Sous la houlette du label malgache Makua Entertainement, propriété de Shyn, l’autre star de Toamasina, abonné aux millions de vue qui se trouve être son mari, le format nigérian laisse heureusement place au

travail du temps, de la recherche, de la création sans agenda. Les internautes malgaches plébiscitent les chansons à mesure qu’elles sont mises en ligne. Les radios ne peuvent que suivre et les programmer. Ngoma Ano dépasse les 100 000 vues, ainsi que Valera, Efa Niova, Jalousie, Karan Jegny, Bio, ainsi que les reprises de Tsy top model, et de Zonay Vehivavy.

 

L’album tant attendu sort en décembre 2020 avec 12 inédits sur 13 pistes. Il doit son titre, Tsara joro (qui signifie «bénédiction ») à l’envie de retour aux sources et d’unification nationale qui anime la milléniale. En effet, elle a creusé loin dans sa psychè et dans l’inconscient collectif malgache pour trouver ce que les habitants de son île ont en commun : les innombrables rituels de bénédiction. Cette priorité de la «malgachitude» sur l’internationalisation lui a sans doute valu la participation exceptionnelle du puriste Jaojoby sur la chanson Tsara tsara.

 

Dans cet album enregistré sans précipitation, l’afrobeat electro de Shyn s’adapte à merveille à la sensibilité profonde d’une artiste intelligente, engagée, visiblement touchée par l’esthétique et le message de la Beyonce de Lemonade.

 

Déterminée à conquérir le monde, Denise l’est tout autant à dynamiter les carcans qui insèrent les femmes malgaches dans le patriarcat, à libérer les Africains des impensés néocoloniaux, et à repousser à coup de vibes thaumaturges l’esprit d’indifférence sinon de division qui maintient tant de Malagasy dans le confort de la fatalité et des traditions.

 

La chanson Efa Niova est un hymne à la sororité, à la responsabilisation des femmes, aux changements qui s’imposent à tous. Une bénédiction, pour reprendre le titre de son album.



Bonus : Kalakey de Samoëla

Beaucoup, beaucoup de chanteurs et de groupes malgaches méritent de clore cette liste en bonus : Mama Sana, Rajery, Senge, Justin Vali, Jerry Marcoss, Tovo J’hay, Tence Mena, Nivo & Serge Rahoerson Trio, Jean Emilien, Olombelo Ricky, Njava, Bodo, Wawa, Stéphanie, Taa Tense, Raboussa, Fitia, Jiol’amb’ups, Viavy Chila, AmbondronA…

De façon arbitraire, quittons-nous plutôt sur la chanson à texte malgache, appelée Vazo minteny. Là encore, le choix ne peut qu’être arbitraire et injuste. Pourquoi éliminer Jeneraly, Princio, Sareraka, Filah, Belahy, Ifanihy, Zandry Gasy et, bien sûr, le grand, le très grand Tselonina ? Ils sont nombreux, les champions de cette poésie réaliste au parler cru, aux références prosaïques et aux mélodies entêtantes qui nous enchantent, nous surprennent.

Optons pour Samoela Rasolofoniaina, dit Samoëla. Né en 1976, le jeune Tananarivien chante dans la chorale dirigée par son père, tout en s’intéressant à la poésie, au Hain’teny et au théâtre. Après des études de marketing et de commerce, il décide de mettre à profit ses talents de parolier. Ses thèmes de prédilection seront les difficultés quotidiennes des Malgaches, les sentiments sans fard, la maltraitance conjugale, les problèmes liés à l’irresponsabilité sexuelle, aux addictions ou à la violence.

Plus tard, il assumera en interview d’avoir fait une étude de marché afin d’offrir au public la musique qui ferait planer ce dernier, qui le ferait mirevirevy.

Avec Kalakey (2012), il met une fois de plus dans le mille.